Le surplace

Jour 1 : Un bon départ !

Le vieux coq que je suis n’entendait pas perdre beaucoup de plumes sur le tapis bicolore des 64 cases lors de ses combats au plus important tournoi d’échecs québécois de l’année, le Championnat Ouvert du Québec qui a eu lieu du 20 au 27 juillet en banlieue de Montréal.

Je m’étais fort bien préparé pour cette présence sur le ring royal dans trois importants récents tournois, soit à Kingston en avril, Ottawa en mai, puis un autre en juin à Laval. Peut-être, somme toute, quelques fois dans les câbles et des résultats plutôt mitigés, mais ces affrontements ne m’avaient pas trop ébranlé. Au contraire, ils m’ont permis de retrouver le plaisir de jouer, d’affronter de sérieux confrères compétiteurs et surtout de me redonner cette essentielle confiance en mes moyens. Sans oublier que j’arrive au C.O.Q. 2019 en bonne forme physique et mentale, prêt à me défendre bec et ergots en tout temps, spécialement lors des possibles longues, dures et exténuantes batailles. Je ne vise rien de moins que de terminer dans les premières places de ma section, celle des moins de 1800.

Monsieur Eric van Dusen, président de la FCE en 2010, m’accompagnait pour cette belle aventure de huit jours à l’Hôtel Sandman de Longueuil. Une première pour nous deux en espérant que nos caractères soient compatibles ! On se connaît depuis une vingtaine d’années et on a déjà eu trois face-à-face en compétition; il l’avait emporté le premier à Arnprior en 2011, puis je m’étais repris par des gains en 2013 et 2017 à Ottawa. Il était un assidu de nos importants tournois de week-end ayant participé au T.O.R.O. 2014 et 2016 et au T.O.G. 2015.

Eric est tout un phénomène ! En plus d’être un vrai géant corpulent de plus de six pieds qui passe nulle part inaperçu, affable et cultivé, le moins qu’on puisse dire de mon compagnon est qu’il a sûrement une bonne tête comme en fait foi son parcours universitaire. Il a le mérite d’avoir obtenu deux Baccalauréats de l’Université d’Ottawa, un spécialisé en chimie (B.Sc.) et l’autre en génie chimique (B.Sc.A.) en plus d’une Maîtrise ès arts (M.A.) de l’Université Wilfrid Laurier de Waterloo et un autre Baccalauréat en éducation (B.Éd.) de l’Université Brock à St-Catherine.
Il effectue un retour au jeu depuis deux ans d’absence en tournoi.

Il sera en action dans la section des moins de 2000 mais ne compte pas jouer plus de cinq parties. Il tient mordicus à se divertir quelque peu en visitant d’intéressantes attractions montréalaises durant la semaine. Il s’agit donc pour lui d’un tournoi de remise en forme échiquéenne tout au plus, un peu comme moi précédemment.
Par pur plaisir touristique, nous décidons en cours de route de traverser le magnifique flambant neuf Pont Champlain, ouvert depuis seulement quelques jours et nous arrivons juste à temps pour la première ronde.

Tel que souhaité et demandé lors de l’inscription, Eric prend un premier demi-point de repos et s’occupe d’amener les bagages à notre chambre pendant que je m’installe à l’échiquier.

J’affronte Patrice Gérard que je connais très bien. Notre historique de parties se chiffre à trois. Nous avons croisé le fer et partagé le point lors de notre première confrontation à Gatineau au 13ième Championnat Ouvert de l’Outaouais 2007, puis à deux autres occasions, soit aux COM 2007 et 2011, notre score étant à Trois-Rivières d’une victoire de chaque côté. Les joueurs d’échecs ont tous une mémoire d’éléphant ! Je vous invite à aller voir, au moyen des échiquiers électroniques, toutes mes parties du COQ 2019 de Longueuil en commençant par ce duel Laurin-Gérard sommairement commenté.

Après la partie, sourire en coin, je me rends découvrir notre chambre pour voir de quoi elle a l’air. Ce n’est pas une urgence malgré le fait que son numéro soit le 911. Il est déjà 17h30, je vais assister à l’Assemblée Générale Annuelle FQE dans une heure et j’ai hâte de défaire mes valises, ranger mon linge dans les tiroirs, remplir la garde-robe de mes chemises et pantalons pour la semaine et de mettre toutes mes autres affaires à leur place. Eric est déjà tout installé et bien à l’aise, assis sur une grosse chaise en cuir, en train de lire un bouquin…d’échecs…bien entendu ! La chambre est spacieuse, bien climatisée et les lits semblent confortables. Je crois que nous allons nous y plaire !

En ouvrant tout grand les rideaux, au premier regard le panoramique Stade Olympique embellit la vue par son impressionnante structure d’un gigantisme ahurissant !

L’Hôtel Sandman est situé à peine quelques minutes de marche de la station de Métro Longueuil, ce qui est un avantage incroyable pour faciliter de nos déplacements. Nous pouvons être en plein centre-ville de Montréal en seulement 15 minutes et delà se rediriger n’importe où, facilement, en empruntant une autre ligne colorée pour presque toutes destinations.

Nous désirons avant tout éviter de se déplacer en voiture pour ne pas subir les coûteux inconvénients des rares stationnements, les sinueux labyrinthes des rues détournées et les détestables embouteillages ornés des dérangeants cônes orange. Tout cela, sous haute surveillance policière, au risque à la moindre faute d’attraper quelques pas trop chanceuses, mais toujours douloureuses, coûteuses contraventions.

De plus, il y a à cette station Longueuil une foire alimentaire, des dépanneurs, des boutiques de toutes sortes et même une SAQ, de quoi ravir les nombreux assoiffés visiteurs de l’hôtel, avides de se désaltérer.

La réunion FQE débute à l’heure et un excellent goûter nous y attend. Une quarantaine de membres y assistent.
La première heure est réservée aux états financiers. Toutes les entrées et sorties du bilan, sans exception, sont scrutées puis décortiquées une à une; les explications sont claires et rassurent la majorité de l’assemblée. Les finances sont saines et solides à la FQE, c’est bien administré.

On discute par la suite de la fameuse entente FCE-FQE qui a de bonnes chances d’être renouvelée et des prévisibles conséquences, si elle ne l’était pas.

Puis la réflexion tourne autour de la revue en ligne Québéchecs qui reviendra au prochain numéro à son ancien nom Échec+. Ses nombreux avantages sont non seulement d’ordre économique mais ils permettent d’offrir un contenu plus à jour de l’actualité échiquéenne, mieux adapté au monde d’aujourd’hui, définitivement plus attrayant et tout en couleur versus l’ancienne édition-papier nettement dépassée.
Finalement, on s’interroge à propos de la formule des C.O.Q à venir. Le coût exorbitant de la location d’un endroit approprié pour maintenir la qualité de l’événement, pourquoi seulement 188 participants cette année, les dates de fin juillet sont-elles obligatoires, peut-être moins de rondes et une autre cadence, les bourses sont-elles correctes, et pourquoi pas alterner une année à Montréal et ensuite en région. Toutes ces questions ont été longuement débattues et même un sondage est en cours.

La réunion se termine vers 22h30, il est temps d’aller me coucher. Il y a deux parties à jouer demain !

Jour 2 : Une double déception

On se lève à l’heure des poules en ce dimanche pluvieux et gris. Ce temps maussade est prévu pour toute la journée. Qu’importe, nous n’avons pas l’intention de mettre le nez dehors. J’ai passé une bonne première nuit dans mon nouveau lit et bénéficié d’un sommeil récupérateur. Un vrai repos salutaire qui me rend de bonne humeur au point de chantonner dans ma tête un premier cocorico !

On se rend vers 7h30 prendre le petit déjeuner au Restaurant Joseph de l’hôtel situé tout près de l’entrée principale. Il s’agit d’un généreux buffet traditionnel en mesure de satisfaire n’importe quel appétit, à bon prix et avec un excellent service. Il y a aussi une section dite santé pour les amateurs de yogourt, céréales et fruits de toutes sortes. Il y en a donc pour tous les goûts. Finalement, nous décidons d’adopter ce resto pour tous les matins de notre séjour. Ça commence bien une journée !

Marcel relaxant au Restaurant Joseph

La ronde 2 débute à 10h00. J’ai les pièces blanches pour une deuxième partie consécutive. Mon opposant se nomme Guennadi Kozlov et m’est inconnu. Je joue mon habituel Gambit Dame et les Noirs répliquent par la très à la mode Défense Slave.

Tout va bien jusqu’à un anodin échec au Roi d’un Fou en b4 au 9ième coup des Noirs. Au lieu de rapatrier mon Fou en d2 au coup suivant pour maintenir l’égalité, je décide plutôt de bouger mon Roi en f1. Je perds mon droit de roquer, préférant du jeu plus offensif qui ne surviendra finalement jamais. Ce fut l’erreur de ma partie car Guennadi augmente la pression et profite de la situation en manœuvrant bien. Il réussit à créer, en jouant son Fou en b5 au 15ième coup, un très dérangeant triple clouage Cavalier-Dame-Roi sur la diagonale f1-a6.

J’essaie de me défaire de ce terrible piège mais au détriment de plusieurs tempi. Il en résultera, après le 24ième coup des Noirs, la perte de qualité d’une Tour pour un Fou qui se transformera éventuellement par une pièce mineure nette en moins.

Je me bats comme un diable dans l’eau bénite ! Malgré la récupération de 2 pions centraux et de multiples tentatives de redressement possibles et même de renversements drastiques, mon adversaire analyse toujours bien les positions, contrôle la situation, joue les bons coups et va chercher la victoire au 50ième coup.

Il a joué solidement en tout temps et mérite certainement de l’emporter !

Lors de la deuxième partie de la journée qui débute à 16h00, une toute menue jeune fille de onze ans, Rachel Zihan Wang, me défie en optant pour le Gambit Dame. Je le refuse et tente de la surprendre en répliquant énergiquement par le Contre-Gambit Albin, croyant que ce serait pour elle une nouveauté qui sort de nulle part. Erreur !!! Elle le connaît plus que bien cette vieille réponse au Gambit Dame, tombée dans les oubliettes depuis fort longtemps.

Durant toute la partie, elle travaille fort, méthodiquement, prend bien son temps et joue les meilleurs coups à tout coup ! Je me rends compte que j’ai une adversaire de taille devant moi et que mon choix d’ouverture n’était pas le bon contre elle. Toujours calme, elle connaît à fond la théorie, conserve son pion d’avance, tente d’aller en chercher un autre et met son Roi à l’abri; tandis que de mon côté, je n’obtiens jamais ce que je recherchais, soit du contre jeu !

J’ai sous-estimé ma rivale en vertu de son jeune âge, son sexe et sa cote. Je paye le prix pour mes superficiels préjugés. Elle remporte facilement la partie en seulement 27 coups, bravo Rachel !

Vous connaissez sans doute les paroles de la berceuse québécoise La Poulette Grise qui débute ainsi : C’est la poulette grise Qui a pondu dans l’église et bien j’ai composé un petit poème qui résume bien notre partie.

LA POULETTE ZEN

C’est la poulette zen à Longueuil
Qui a pondu une belle partie
Face à un vieux coq plein d’orgueil
Qui abasourdi mal réagit
Mauvais départ
Il connaît déjà son sort
Impressionné et dépassé
Par tant de beauté instantanée
Mais fierté fortement diminuée
Estomaqué et décontenancé
Désemparé et outragé
Pas mal fâché puis courroucé
S’en suit tout près d’elle
Une retentissante pétarade de battements d’ailes
Puis s’esquivant loin du nid
Prestement il déguerpit !

Bien sûr que j’exagère beaucoup pour votre plaisir, je ne suis pas orgueilleux à ce point et encore moins mauvais perdant ! Mais il faut en retenir une leçon.

Pour plusieurs, ce serait une journée à oublier; mais pas pour moi. C’est plutôt un dimanche à se rappeler ! J’ai bien joué lors de la première partie et une seule mauvaise décision axée sur mon penchant offensif a entraîné ma défaite et lors de la seconde rencontre, j’aurais pu offrir une performance supérieure en choisissant une meilleure défense. Rachel a sans doute un entraîneur privé compétent qui lui apprend non seulement la théorie mais aussi le bon comportement à adopter lors des parties de tournoi.

Des bravos à mes deux adversaires ! Heureusement, il y a beaucoup d’autres parties à jouer et j’essaierai de me reprendre.

Jour 3 : Zeitnot + 31

En ce lundi tout ensoleillé, après notre copieux déjeuner, Eric et moi allons prendre ensemble notre premier métro de la semaine : direction centre-ville, rue Peel, au bureau de Tourisme Montréal.
Eric désire se procurer un Passeport MTL, soit la Passe-Touriste de 3 jours qui lui donnera accès, selon ses goûts, à plus de 23 attractions et activités populaires, des croisières fluviales et un accès illimité aux transports publics. Tout cela à un coût vraiment avantageux ! Aussitôt obtenu, nos itinéraires bifurquent, Eric partant à la découverte des principaux attraits de la vieille métropole en commençant par le Musée des Beaux-Arts et moi en direction du quartier chinois.

J’aime me dépayser dans cet univers coloré rempli de surprises, y flâner quelque peu, m’attarder devant les mystérieuses vitrines et même oser entrer dans quelques boutiques, ici et là au hasard, à la recherche d’un je-ne-sais-quoi. La plupart d’entre elles sont délicatement parfumées de jasmin ou d’oranger et la visite est agréable; quelques fois, c’est le contraire, un fort arôme d’encens dit exotique dérange mon odorat et écourte mon passage furtif.

J’ai un petit creux, l’heure du dîner est arrivée. Je me décide finalement pour un restaurant cantonnais de style buffet, bondé de monde. La plupart des mets offerts sont loin d’être de la gastronomie haut de gamme traditionnelle, mais plutôt de nature commerciale américanisée comme on les connaît si bien partout. Ça fait quand même mon affaire, j’y trouve mon compte et j’ai le ventre bien plein à ma sortie.

Avant de quitter le château-fort de cette active communauté chinoise, je me dois d’y trouver des litchis, un petit fruit exotique méconnu, bienfaisant pour la santé dont je raffole et qui est de saison, fin-juillet. Ils ne sont pas faciles à dénicher, cette année, ces recherchés délices car toutes les épiceries n’en ont plus. Je m’informe à plusieurs boutiques pour savoir où je pourrais en trouver. Au bout d’une demi-heure de recherche rondement marchée, dans une épicerie chinoise fort bien cachée au sous-sol d’un restaurant thaïlandais très prisé, où la file d’attente est interminable, j’en trouve finalement à fort prix mais délicieusement frais.

Je retourne sur mes pas vers la rue Ste-Catherine, puis je déambule direction Est. Cette importante artère est en voie de devenir totalement piétonnière et plein de mini-chantiers de tous côtés, chemin faisant, nous obligent à souvent la contourner. La plupart des boutiques et librairies y sont quand même ouvertes et en tant qu’avide collectionneur, je suis en constante recherche d’objets et livres rares. La chance me sourit et j’obtiens à bon prix, des éditions Publication Alouette, d’un tirage de seulement 1000 exemplaires, l’original # 729 de Jéricho du poète Claude Péloquin et de plus, il est dédicacé par l’auteur. Toute une trouvaille !

Finalement, un petit peu plus loin, dans une librairie grande surface, on va me chercher dans l’arrière-magasin, commande tout juste arrivée du matin et en attente d’être mis sur les tablettes pour le lendemain, le dernier numéro de la superbe revue Europe Échecs #699-juin 2019 ayant en page couverture la photo du magistral Champion du Monde Magnus Carlsen.

Je suis satisfait de ma journée, il est temps de revenir au Sandman pour me reposer quelque peu et presque comme sur un immense tapis magique, le fantastique transporteur souterrain m’y reconduit en seulement vingt petites minutes!

Toutes les parties sur semaine débutent à 18h00 et j’affronte Théo Mathews, un régulier des COQ à chaque année, vétéran joueur dans la cinquantaine ayant plus de 1,000 parties à sa fiche. Une première pour nous deux, bien que je le connaisse quelque peu. À quelques occasions dans le passé, il était à proximité de mon échiquier et je me rappelle qu’il était un joueur qui aime prendre des risques, plutôt original et imprévisible.

Il joue 1 e4… comme premier coup et je réplique par 1…b6, une défense moderne qui s’adaptera rapidement à mon fétiche système hippo. Je prends un net avantage à partir du 29ième coup et tente d’emprisonner son Roi sur la première traverse. Mais j’ai un gros problème de temps, ayant moins de 2 minutes pour me rendre au 40ième coup. J’essaie de trouver un mat forcé, sûrement accessible et calculable, mais j’ai besoin de temps. C’est pourquoi mon adversaire joue volontairement rapidement, je ne peux donc même pas réfléchir sur son temps et à quelques occasions je suis obligé de jouer des coups avec moins de 5 secondes à l’écran.


Puis, à mon grand désarroi, le chiffre 31 apparaît au chrono, j’ai frôlé la catastrophe ! Je décide que, dorénavant, lorsqu’il me restera moins de 10 secondes, je jouerai un coup plutôt sécuritaire, fini la recherche du mat rapide jusqu’à ce que je sois délivré de ce zeitnot. Les coups s’enchaînent rapidement et j’ai toujours, frais en mémoire, ce chiffre 31 qui m’a vraiment bouleversé. Il réapparaît une seconde fois mais, sous le choc, je ne m’aperçois pas tout de suite que j’ai joué mon important 40ième coup. Ce chiffre 31 représente donc 31 minutes mais c’est seulement au 43ième coup que je le réalise.

Théo profite de ces quelques coups supplémentaires joués trop vites pour libérer son prisonnier Roi, qui à ma grande surprise, se prend dorénavant pour un corsaire téméraire qui, sabre en l’air, part à l’assaut de mes parsemés îlots de pions mal défendus. Ayant bon pied et belle prestance, il provoque quelques escarmouches, a vraiment bonne touche et fait mouche à quelques occasions. Heureusement, mon mobile éclaireur supplémentaire en cavalerie est très rapide, en mesure de se déplacer adéquatement et de limiter les dégâts. La paix est conclue au 53ième coup.

C’est un demi-point au goût amer, d’aspect plutôt perdu que gagné. Je suis habitué de toujours jouer à Ottawa des parties à la cadence de 1h30m par joueur pour toute la partie, avec ajout de 30 secondes par coup joué, et ce chiffre 31 signifie toujours des secondes lors des fins de parties, n’ayant pas de second contrôle de temps alloué. Voilà l’explication de ma brève mégarde.

Bravo à mon adversaire qui a su tirer profit de cette boutade.

Ce fut un combat du tonnerre ! Une vraie partie spectaculaire !
J’en retiens un mot et un chiffre : zeitnot et 31 !

Jour 4 : Je joue finalement pour 500

Eric s’en va pour la journée jouer au touriste, ayant comme point de départ une visite guidée en Bateau-Mouche. Pour moi, aujourd’hui, c’est journée de congé méritée.

J’en profite pour terminer la lecture de l’excellent livre de Gilles Proulx, historien à ses heures, Nouvelle-France Ce qu’on aurait dû vous enseigner et d’entamer son second ouvrage La mémoire qu’on vous a volé De 1760 à nos jours. Je m’installe dans le lobby de l’hôtel dans un coin bien tranquille et j’y dévore les précieuses pages jusqu’à midi.

Je retourne à la chambre y mener mes précieux bouquins puis je vais à la foire alimentaire du Métro Longueuil prendre un léger repas sur place. Durant l’après-midi, je fais de la correction d’épreuves pour une amie qui publie régulièrement des textes dans une revue spécialisée en arts visuels.

Ensuite, un peu de télé à partir de 15h00. Je regarde Capitaine Marleau à la chaîne ICI ARTV, une excellente série policière française à mi-chemin entre Sherlock Holmes et Columbo. Le rôle principal est magistralement interprété par Corinne Masiero, capitaine à l’instinct du chasseur sous des manières volontairement décalées. Comme elle le dit elle-même, elle ne survole pas une affaire, elle s’y enfonce. Elle guette ses proies, les piste et les surprend à l’improviste.

Coup de chance, ensuite à 16h00 à la chaîne ICI Radio-Canada, c’est mon préféré détective Monk qui prend la relève dans cette populaire série policière américaine teintée d’humour.

Bien reposé, je me rends à mon échiquier fin prêt pour essayer ben fort d’en gagner une. C’est un jeune garçon de 10 ans que je rencontre pour une première fois qui m’y attend, son nom est Eric Liu.


Je débute la partie par l’avancée de mon pion Dame, Eric fait de même. Il commet une première erreur au 7ième coup qui me fait gagner un pion par un pseudo-sacrifice de Cavalier. Puis autre coup faible de sa part au 19ième coup qui a comme conséquence désastreuse une perte de qualité. Il tente par la suite de bien riposter mais ne trouve pas de répliques rigoureuses et c’est finalement un gain facile pour moi en 45 coups.

Mon adversaire saura sûrement bien se reprendre avec le temps. Il n’en est qu’à ses débuts dans les compétitions, possède de belles aptitudes et manque simplement d’expérience. De mon côté, j’étais très allumé et j’ai su prendre l’avantage dès le départ en cueillant ses offrandes en cours de route et bien manœuvrer tout au long de la partie. Il faut savoir saisir sa chance lorsqu’elle passe, c’est ce que j’ai fait !

J’ai donc un score de 2.5 points en 5 parties. J’en veux plus !

La remontée

Jour 5 : Enfin un doublé

Le beau temps se poursuit, Eric en est à sa dernière journée de vrai touriste et part tôt vers 9h00 en ville. Il a à son agenda la visite du Musée McCord en après-midi et un spectacle Just for Laugh en soirée. Mais il viendra me rejoindre à l’Hôtel dès13h00 car nous irons à Delson en compagnie de Pierre Arcand, seul autre joueur de l’Outaouais au tournoi. Cette municipalité est à peine 15 minutes de Longueuil et nous nous rendons au commerce Classic Auctions.

J’avais communiqué avec eux il y a quelques semaines et je suis attendu. J’amène quelques cartes sportives de collection pour fin d’évaluation sommaire et surtout pour savoir si elles sont originales et non de vulgaires copies. C’est vraiment une belle boutique qui regorge de précieuses photos, cartes, rondelles, balles et de bâtons pour la plupart autographiés. Du hockey, du baseball, du football, il y a de tout ! Assez pour rendre fou tout sérieux collectionneur ! Les propriétaires sont sympathiques, honnêtes et professionnels. Ils donnent l’heure juste. Nous sommes restés à peine une demi-heure et j’étais satisfait, pour ne pas dire soulagé, du résultat quant au potentiel de mes petits trésors précieusement préservés.

Arrive enfin l’heure fatidique de 18 h 00 et j’ai les Noirs ce soir face à Monsieur Guy Brunet, un nom qui m’est familier quelque peu.

Nous nous sommes défiés qu’à une seule occasion, c’était lors de la dernière ronde du COQ 2006 à Montréal et cet homme de ma génération l’avait emporté.

Il opte pour l’avancée de son pion en d4 comme premier coup et j’ai en tête de jouer mon hippo tôt, soit le plus rapidement possible comme réplique. Nous développons nos pièces comme il se doit et au 10ième coup, il roque. Cela me permet d’avoir une attaque précoce à l’aile Roi et oblige mon Monarque à demeurer sur sa case de départ, bien blotti derrière ses pions centraux. Au 13ième coup, les Blancs font un premier échange Fou pour Cavalier et me force à prendre en d7 avec le Roi, ce qui fait mon affaire, sinon bye-bye mon pion g5.
Mon adversaire s’aperçoit qu’il vaut mieux pour lui d’aller en mode défense car j’augmente significativement la pression sur la colonne g. Finalement, au 25ième coup, voulant exercer un peu plus de pression, il me permet l’échange de mon Fou des cases blanches contre un agaçant Cavalier en f5. J’y gagne temporairement un pion qu’il reprend au coup suivant en a6 pour ce qui semble, au premier regard, égaliser la position. Mais c’est au détriment de l’éloignement de sa Dame loin de l’action.

Puis surprise, au 30ième coup il déplace sa Dame en a8 provoquant un inutile échec ! Je remets simplement mon Fou en d8 qui stoppe à lui seul ce même pas chatouillement. Une mise en échec n’est pas toujours le meilleur coup, cette fois-ci sa Dame est vraiment hors-jeu, ce qui me permet d’avoir le temps de finalement doubler mes Tours sur la colonne g et d’engager l’assaut vers son Roi. Ce n’est qu’une question de quelques coups et mon adversaire lance la serviette ne pouvant rien faire face à un imparable joli mat en 2 coups.

Cette victoire me donne des ailes ! Je vise maintenant de monter plus haut, toujours plus haut, pour rattraper les meneurs du tableau !

Jour 6 : Une séquence victorieuse en continu

Matinal levé enjoué, journée tout ensoleillée et un beau cocorico bien sonorisé, seul dans un ascenseur en direction de mon déjeuner, voilà comment débute ce jeudi prometteur. La bonne humeur fait fureur et me donne bon appétit ! Eric vient me rejoindre à notre messe alimentaire quotidienne quelques vingt minutes plus tard et nous décidons, qu’aujourd’hui, nous allons ensemble en ville.

Je lui ferai connaître certains endroits incontournables, que je connais bien, susceptibles de l’’intéresser en tant que collectionneur sérieux comme il est ! Sans oublier de l’amener dans un restaurant intéressant pour le dîner et visiter quelques boutiques spécialisées, appropriées à sa personnalité. De quoi avoir une belle journée remplie d’agréables surprises !

Ça commence, autour de 10h00 dans le Plateau Mont-Royal. Visitons de belles librairies, des comptoirs de musique CD ou en vinyle, d’autres de films DVD pas trop récents et toutes sortes de boutiques hétéroclites surprenantes. Puis arrivée à l’intersection St-Denis, nous descendons cette rue du côté Ouest en direction de Ste-Catherine. Une belle randonnée d’au moins une heure, remplie d’arrêts fascinants en cours de route.

On frappe fort lors de notre premier stop. La Mycoboutique est le Magasin Général du Champignon. Nous nous procurons du Reishi, ou ganoderma tsugae qui se récolte dans les forêts au Nord du Québec, se trouvant à la base de vielles pruches. Personnellement, depuis fort longtemps, je prends quotidiennement en capsules, du ganoderma lucidum ou Reishi rouge qui en Chine a plus de 4000 ans d’histoire, à l’origine réservé à la Royauté. Ce champignon est considéré par les Chinois comme le ‘’Roi des Herbes’’ ou ‘’L’herbe miraculeuse’’ en raison de sa contribution à l’amélioration de la guérison du corps et la longévité. Je le recommande et nos achats nous permettront de se faire de bonnes tisanes thérapeutiques.

Nous continuons notre route, un arrêt obligatoire à la librairie DEBEDE. On y trouve les classiques bandes dessinées québécoises et d’autres rares objets pour toutes les bourses. Je me procure d’originales recherchées épinglettes d’Astérix et les Gaulois de même que d’autres, encore plus rares, de Tintin. Un peu plus loin, au grand plaisir d’Eric, on entre dans le plus historique magasin de disques de Montréal, Disques Beatnick. Mon compagnon y fait plusieurs achats à son goût et n’en revient pas des bons prix !

Il fait chaud, il est temps de se désaltérer ! On traverse de l’autre côté de la rue et on va déguster à la brasserie artisanale L’Amère à boire une bonne pinte de bière fraîche bien froide, une blonde de type Pilsener qui nous redonne de l’énergie.

Il est autour de 13h00, on commence à avoir faim. Rien de mieux que de se diriger immédiatement au légendaire restaurant Dagiovanni, situé tout à proximité. Quel régal ! Le spaghetti boulettes de viande règle le cas pour nous deux et on se jure d’y retourner lors de notre prochaine visite à Montréal.

Nous retournons tranquillement vers la station de métro Maisonneuve, bien rassasiés, un peu fatigués mais contents de notre aventure urbaine. À peine vingt minutes plus tard, c’est incroyable, nous entrons déjà dans notre chambre. Il faut se reposer, c’est la sieste obligatoire pour être en bonne forme lors de notre imminente partie !

Ça y est ! C’est l’heure, il est 18 heures !


Sang Kil Kay est, tout comme moi, un Entraîneur Senior d’Échecs. Début de la quarantaine, d’origine coréenne, Sang Kil parle, en plus de sa langue maternelle, le français, l’anglais et l’espagnol.

Depuis quelques années, il a sa propre entreprise d’enseignement du noble jeu sur le vaste territoire de Montréal. Plusieurs de ses jeunes apparaissent graduellement dans les tournois et y ont beaucoup de succès. Il m’en a nommé quelques-uns et je suis déjà une victime sur sa liste, puisque la talentueuse Wang m’a fait un bang-bang rapide en troisième ronde.

Notre confrontation vaut la peine d’être scrutée sérieusement sur notre échiquier électronique : toute une bataille bien engagée dès les premiers coups, une rixe continuelle et cruelle, un vrai combat de gladiateurs ! Ce fût ma partie la plus difficile du tournoi et la plus longue en temps et en nombre de coups.

Notre longue analyse d’après-partie m’a fait mieux connaître ce vrai passionné des échecs, un instructeur hautement qualifié, polyglotte et en mesure d’avoir tout un impact positif pour le futur de notre univers des 64 cases au Québec !

Félicitations Sang Kil !

Jour 7 : La Poker Face

Un puissant cocorico qui s’atténue sous la douche ce matin lors de ma toilette, voilà qui en dit long sur mon état d’âme ! Ça va bien mes affaires ! Mais que faire en ce radieux vendredi pour passer le temps? Faut garder la forme, se changer les idées quelque peu et surtout ne pas trop penser à l’affrontement de ce soir !

Mon ami montréalais Guy Piché vient à ma rescousse. Nous irons vers onze heures visiter le Marché aux Puces St-Michel, un vieux bâtiment de deux étages fait sur mesure pour les coureurs d’aubaines. Puis dîner quelque part à proximité pour avoir la chance de converser tranquillement.

Plus d’une cinquantaine de brocanteurs sont sur place toutes les fins de semaine en ces lieux, prêts à brasser de bonnes affaires, à marchander quelque peu et, même à l’occasion, se débarrasser une fois pour toute d’invendus invendables. Tout cela, on va se le dire, pour faire quelques colorées piastres verdâtres, rouges et brunes si possible.

Il y a vraiment une multitude d’objets inutiles et sans aucune valeur. Il faut donc, pour ne pas trébucher, en tant que collectionneur sérieux comme je suis, avoir bon œil, un peu de flair et de bonnes connaissances pour trouver les petits trésors bien cachés, pourtant là, mais souvent introuvables et à quel prix? L’endroit attire beaucoup plus de curieux que d’acheteurs sérieux et ils sont très nombreux à déambuler pour toujours regarder mais jamais acheter.

Finalement, après avoir ratissé une dizaine de points de vente, y fureter toutes les tablettes et même passer au peigne fin les moindres recoins, un superbe vieux lutrin en parfait état et un rare album 1910 contenant 50 photos de style ferrotype de la famille Plamondon de St-Hyacinthe du photographe J.J.E. Sauvageau m’intéressaient vraiment. Ayant un budget serré à respecter, je ne pouvais acquérir mes deux précieuses trouvailles. Le prix exorbitant du lutrin fait pencher ma décision pour le vieil album d’antan que j’obtiens à bon prix.

J’ai déjà hâte de retourner fouiner dans ce vieux Marché aux Puces. Je ne suis même pas monté au deuxième étage, faute de temps et d’argent ! Soyez sûr que la prochaine fois, j’y resterai beaucoup plus longtemps et que j’aurai suffisamment d’argent comptant dans mon portefeuille.

Il est plus de 13 heures et nous marchons en direction du Restaurant cambodgien Kim Hour. Il suffit de traverser le boulevard St-Michel pour s’y rendre. Le menu est varié, les mets délicieux et la facture plutôt agréable sans oublier l’atmosphère convivial et le bon service. L’endroit est propice à la relaxation et à la discussion au son d’une exotique musique asiatique, plaisante, douce, très discrète.

Guy me reconduit à l’hôtel, me souhaite bonne chance pour mes deux prochaines parties et va vaguer à ses affaires. Il est autour de 15 heures, j’en profite pour remplir une première valise prête pour le départ de demain, écouter les nouvelles à la télé puis c’est ma dernière sieste d’après-midi au Sandman.

Confiant, je me dirige autour de 17h30 vers le petit salon à l’entrée de la grande salle du tournoi. Tous les appariements de la ronde 8 y sont affichés, c’est l’habituel achalandage d’avant-partie et une cohue de joueurs cherchent fébrilement leur nom. Je constate que le mien apparaît bien haut sur la liste.

J’ai les Noirs au deuxième échiquier contre Haruaki Omichi de Montréal, la sensation de ma section. Il est âgé de seulement 13 ans, invaincu en sept parties jouées, présente une fiche de 4 victoires et 3 parties nulles et me devance par un gros point. C’est ma chance de le rejoindre et de me positionner avantageusement pour la dernière ronde de demain.

À noter qu’il n’est pas le seul jeune joueur en haut de cette liste. Il y en a 3 aux trois premiers échiquiers, tous dangereux, les 2 autres étant le Cadet de 7 ans des Laurentides Hugo Guillemette et le Junior de la Capitale-Nationale,16 ans, Jérémie Cassista. Ces deux derniers s’affrontent à ma droite à l’échiquier # 3 et ont tous les deux goûté à la médicine de mon adversaire, perdant leur affrontement contre Haruaki en début de tournoi.

Hugo a été présenté aux joueurs du tournoi lors de l’allocution de bienvenue du Président de la FQE, Richard Bérubé, avant la première ronde. Il a terminé premier à Regina, Saskatchewan, début juillet au championnat jeunesse du Canada et s’est mérité le droit d’être le représentant du Canada dans la catégorie Cadet des moins de 8 ans au championnat jeunesse mondial FIDE qui a eu lieu à la fin août à Weifang en Chine.

Jérémie quant à lui est un joueur en nette progression. Il a terminé premier de sa catégorie au 11ième Championnat International de Varennes 2018 d’octobre, troisième au récent Championnat Ouvert de la Mauricie 2019 de mars et continue sur sa lancée dans ce COQ. J’ai eu la chance de jouer quelques parties amicales avec lui dans la salle d’analyse cette semaine et de rencontrer son sympathique grand-père Ronald Brideau qui l’accompagne tout le temps.

Ma partie de ce soir contre Haruaki est amplement commentée à l’échiquier électronique, allez voir ça !

Mais ça vaut la peine de vous faire partager l’ambiance qui y a prévalue lors du milieu de partie et de ce qui s’est vraiment passé à partir de mon mystérieux 21ième coup. C’était digne d’une vraie bonne pièce de théâtre très animée !

Il me fait plaisir de vous décrire les va-et-vient incessants des nombreux curieux qui se sont transformés, le temps passant, en un attroupement inhabituel, un peu dérangeant pour les deux joueurs.

Ils sont tous en attente du prochain coup qui n’arrive pas, ces permanents spectateurs stationnaires. Elle finira bien par arriver cette interminable réplique, mais ce sera seulement après plus de quarante longues minutes de suspens et c’est une surprenante réponse inattendue !

Je viens donc de jouer 21…Cf2+, sacrifice inattendu qui force Haruaki de l’accepter. Sur le coup, il est surpris, son visage devient crispé. Il bouge quelque peu sa chaise, se campe sur celle-ci, penche sa tête plus près de l’échiquier, met les mains sur ses tempes et, sérieux comme un pape, il se concentre profondément et cogite.

Mais il n’est pas le seul qui est intrigué par ce coup. À sa gauche, depuis cinq minutes, le jeune Hugo ne regarde plus son échiquier mais plutôt le nôtre ! Ses yeux continuellement fixés sur notre position s’arrondissent et deviennent gros comme des cinquante cennes ! Il tente d’évaluer les conséquences du sacrifice, et à l’occasion, il me regarde d’un air tout ébahi. Je trouve cela cocasse mais rien n’y paraît, je garde ma poker face.

Puis, dépassé par l’ampleur de la situation, il se lève et s’approche encore plus près, juste derrière Haruaki, pour tenter de mieux comprendre les possibles conséquences de ce coup surprenant.
Cela attise les regards, attire d’autres visiteurs et ravive l’intérêt encore plus. Ils sont maintenant une dizaine autour de nous qui s’étirent le cou pour mieux voir. Il est préférable pour moi de garder mon calme, d’accepter avec sérénité cette inusitée affluence et de simplement m’y habituer.

Haruaki ne semble pas être dérangé plus qu’il le faut par cet attroupement. Les secondes s’égrènent, les minutes s’écoulent, le temps diminue et il est toujours placide. Il ne bronche pas. Déjà vingt minutes de disparues, puis trente et il n’arrive toujours pas à se décider. J’ai bien vu quelques gouttes de sueur perler et glisser sur son front, ses cheveux noirs sont toujours pointés vers l’échiquier, il est bien concentré et travaille très fort.

Puis, à l’occasion, il regarde attentivement le chronomètre et n’aime pas ce qu’il voit. Il s’apprête enfin à jouer, lève la main pour toucher une pièce, puis se ravise. Sa physionomie commence à changer, il ne semble plus sûr de lui-même. Il voit sûrement des bibittes ! Peut-être un seul moustique après tout, mais d’allure dangereuse, puisque je l’ai vu une fois balayer sa main gauche devant son visage. Il devient tout à coup très nerveux, bouge ses doigts pour saisir son Roi puis se ravise une seconde fois. Cette fois-ci, il ne voit pas la bibitte, il entend vraisemblablement son vrombissement, probablement celui d’une mouche tsé-tsé imaginaire qui l’a peut-être piqué !

Plus de quarante minutes se sont volatilisées pour jouer un seul coup. Il finit inexorablement par l’exécuter son si attendu coup ! Mais surprise, il décide de sacrifier son Fou ! Il est tombé de Charybde en Scylla. Mon avantage est nettement amplifié, fait apparaître son inévitable destin qui approche. Son agonie ne sera que de courte durée puisqu’une dizaine de coups plus tard, c’est terminé.

J’ajoute une quatrième victoire de suite à mon palmarès, ce qui me maintient dans les premiers échiquiers. Demain matin, je jouerai pour un prix alléchant lors de la dernière ronde !

Il est 21h00, je vais faire un petit tour à la salle d’analyse saluer pour une dernière fois quelques amis. Je retourne ensuite à la chambre remplir une autre valise pour éviter un désagréable départ hâtif, qui pourrait me déranger inutilement en matinée.

Je me couche sagement, pas trop tard, afin d’être bien reposé et en bonne forme lors du lever prévu plus tôt que d’accoutume.

Jour 8 : Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras

Je sors du lit plein d’énergie, à l’heure et de bonne humeur ! Je suis le premier sous la douche puis je prends bien mon temps pour compléter l’ultime toilette. Pendant qu’Eric me remplace, j’en profite pour terminer le rapaillage de toutes mes affaires et le tour est joué, côté bagages. Il ne me restera plus qu’à les transporter plus tard dans le coffre de la voiture.

Au tour d’Eric de faire ses valises, il viendra me rejoindre au resto par après. Étant seul dans l’ascenseur, je ne me gêne pas cette fois-ci d’y aller d’un dernier cocorico à Longueuil, plutôt tonitruant celui-là !

Il y a un peu plus d’affamés que d’habitude au buffet en ce samedi matin. Je remarque la présence de Gilbert Mercure dans un coin, je le salue et il vient me rejoindre à ma table. Gilbert est un joueur régulier de niveau A et organisateur émérite de Trois-Rivières. Il était présent lui-aussi à Kingston et à Laval et le sujet de nos discussions tournaient toujours autour des solutions pratiques pour l’amélioration de la participation et de la qualité des tournois du Tour du Québec. Nous continuons dans ce sens notre réflexion et y apportons d’autres suggestions envisageables.

Eric arrive à son tour pour le déjeuner et fait connaissance avec Gilbert. Les échanges entre les deux sont à la fois sérieux sur le plan des échecs et plutôt amusant, même cocasses, concernant leur cheminement de vie. Eric s’efforce de parler français et Gilbert l’anglais. Une nouvelle amitié s’est liée !

Je les laisse s’amuser et je me rends régler la note de l’hôtel. Les joueurs commencent à arriver pour cette dernière ronde qui débutera à 10h00. Les appariements sont affichés, je vais découvrir le nom de mon adversaire. Il s’agit de Geffrard Morinvil, nous sommes au quatrième échiquier de la section et j’ai les Blancs. Je l’ai affronté à une occasion, au COM 2009, et je l’avais emporté.

J’emprunte un pratique chariot pour le transport des bagages, Eric vient me rejoindre pour cette lourde tâche. À deux, ça va beaucoup mieux ! En quelques minutes la chambre est vide et tout est facilement transféré dans le spacieux coffre-arrière de la voiture.

Il n’y a plus de corvée à faire, nous sommes maintenant libres comme l’air ! N’avons qu’à jouer notre partie et, une fois celles-ci terminées, quitter les lieux pour de nouveaux cieux plus à l’Ouest.

Le court discours de remerciements est en cours dans la grande salle du tournoi, on veut nous revoir l’an prochain. On nous invite ensuite aux prochains importants tournois de septembre et d’octobre de la région métropolitaine, puis l’attendu signal de départ des chronomètres est donné. Enfin, la dernière ronde est démarrée !

Mon adversaire n’est pas arrivé. J’ai joué mon pion Dame en d4 et son temps s’écoule. Plusieurs minutes passent, se présentera-t-il ?

Puis je vois quelqu’un qui accourt dans les alentours, il cherche sa place, c’est bien lui, il est vingt minutes en retard mon Geffrard !

Petite poignée de main, quelques excuses pour le retard, on n’a pas le temps pour des balivernes ! Il finit par s’installer, remplit les habituelles généralités de la feuille de notation et avance un pion en g6. Tout semble indiquer une défense Est-Indienne dès le départ.

Mais il bouge prématurément son Cavalier f6 en e4, puis l’échange pour un Fou au 6ième coup au détriment de quelques tempi inutiles !


Il joue vraiment contre les principes de base. De mon côté, je développe simplement mes pièces mineures sur de bonnes cases. Puis après des roques mutuels, il continue son jeu farfelu anti-développement. Au 9ième coup, il installe cette fois prématurément sa Dame en mode attaque sur la case a5. Presque toute seule, elle devient une vulnérable cible intéressante. J’approche un deuxième Cavalier en sa direction. Il finit bien par développer un Cavalier en c6 mais c’est le temps pour moi de l’attaquer sa Dame. Autre surprise, il décide de ne pas se battre en retraite en la retranchant en d8 et place sa désinvolte brave combattante en b4 au 11ième coup !

C’est tout ce que j’avais de besoin ! J’essaie de trapper sa Dame mais elle a toujours une case de fuite accessible. Puis je réfléchis quelques minutes de plus à une possible éventualité. Je pourrais forcer la nulle par répétition, la partie et le tournoi seraient déjà terminés et ce demi-point précieux pourrait sûrement nous procurer tous les deux un prix. Sinon, mon adversaire pourrait éventuellement mettre à l’abri sa Dame et tout serait à recommencer.

De plus, il semble pressé et pas du tout entiché à se battre plus qu’il faut ! J’y vais pour cette solution. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras !

Ma partie la plus courte du tournoi, autant en temps qu’en nombre de coups, se termine donc au 14ième coup. Il est 10h40 à ma montre et l’écran du chrono indique une utilisation de 30 minutes pour Geffrard et de 10 minutes de mon bord. Il faut soustraire le vingt minutes de retard et le chiffre 20 est la durée réelle de notre effort. C’est ainsi que se termine le COQ 2019.

J’ai maintenant tout mon temps pour relaxer et regarder ce qui se passe aux premiers échiquiers de ma section. Puis je vais voir les parties des joueurs d’élites, présentées sur écran géant grâce à la magie de la technologie DGT, j’y passe une bonne heure.
Eric termine sa partie vers 12h45, j’en profite pour aller féliciter les arbitres et des organisateurs, saluer quelques joueurs et bye bye Sandman, ils sont partis ! Il est 13h00.

La circulation est fluide, nous empruntons l’Autoroute 15 Nord en direction des Laurentides, puis la 50 Ouest nous amènera directement à Gatineau. Nous avons amplement le temps de se remémorer la semaine. Eric a connu un tournoi désastreux, aucune victoire, un gros zéro en cinq. Mais il prend cela avec un grain de sel. Il jouait de mieux en mieux, paraît-il, et il se reprendra très bientôt. Il a bien aimé visiter Montréal et s’est payé du bon temps. Notre première cohabitation nous a permis de beaucoup mieux se connaître, il n’y a eu aucun désagrément. Il a été décidé qu’on pourrait répéter l’expérience puisqu’il y aura sûrement de subséquentes chances qui se présenteront de nouveau dans un avenir rapproché. Ce ne sont pas les tournois qui manquent !

Les résultats de ma section rendent hommage à plusieurs de mes adversaires ! Guennadi Kozlov termine seul en première place et se mérite 1,000$, le jeune Haruaki Omichi me devance en gagnant sa dernière partie et rafle 500$ et je me retrouve au rang suivant en compagnie de mes opposants de première et dernière rondes, Patrice Gérard et Geffrard Morinvil. Je me mérite le prix de classe de ma section, soit 150$ en plus de bénéficier d’une hausse de cote de 63 points Elo FQE. J’atteins l’objectif visé, mission accomplie !

Nous arrivons chez moi à 15h30. Il fait bon de se retrouver à la maison après quelques jours de dépaysement. Je ne peux m’empêcher en ouvrant la porte, à Gatineau et en majuscule celui-là, de pousser un dernier double gros COCORICO !!! …… COCORICO !!!
Marcel Laurin,
Joueur d’échecs de l’Outaouais au COQ 2019 de Longueuil